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Trouver l'espoir face à la mort
Une entrevue avec Christine Longaker

par Gilles Bédard, le 16 avril 1998

Christine Longaker
Christine Longaker dirige depuis 15 ans des séminaires de formation à l'accompagnement des mourants en Amérique du Nord et en Europe. Son livre, Trouver l'espoir face à la mort, est un guide indispensable pour ceux qui souhaitent accompagner un être cher en fin de vie, qui travaillent en milieu médical ou encore qui veulent se préparer à ce moment ultime de la vie. Complément idéal au Livre tibétain de la vie et de la mort de Sogyal Rinpoché, il est non seulement un ouvrage pour bien se préparer à mourir, mais aussi un vibrant témoignage sur la vie qui nous habite, une révélation de notre essence véritable. Christine Longaker affirme que la mort peut devenir un puissant outil de transformation si on s'y prépare dès maintenant. Faire face à soi-même à travers la mort, à chaque instant de notre vie, peut s'avérer une aventure touchante, inspirante... un cadeau pour la vie.

- Madame Longaker, votre quête spirituelle a débuté à la suite d'un événement tragique, la mort de votre mari...
- C'est l'exemple parfait pour démontrer qu'on peut trouver un sens à sa vie alors même que l'on se sent dans une impasse. Quand on a découvert que mon mari souffrait de leucémie aiguë, nous étions tous les deux très jeunes. Je n'avais jamais eu de contact direct avec la mort auparavant; or, nous devions envisager son décès. Pour moi, la mort était un événement tragique, injuste, le pire qui puisse arriver. Quel que soit le temps qu'il restait à vivre à mon époux, nous risquions de nous sentir démunis et victimes des circonstances. Ni lui ni moi, à cette époque, n'avions de cheminement spirituel, mais je me souviens lui avoir dit: «Je ne sais pas exactement ce qu'est la mort ou s'il existe quelque chose après, mais peut-être pouvons-nous l'envisager comme un cadeau dans notre vie, malgré toute cette souffrance.»

- Comment était-ce possible ?
- Nous avons compris que nous avions tenu notre vie pour acquise, que nous ne lui avions donné aucun sens et que nous ne communiquions pas pleinement. Changer notre perception de la mort a donc été un incroyable cadeau. Même les erreurs que nous avons commises nous ont obligés à renforcer notre amour et à établir une véritable communication. Nous nous sommes excusés pour les moments difficiles que nous nous étions donnés, avons exprimé notre gratitude pour cette dernière année passée ensemble, pour l'amour que nous avons partagé et pour le fait que cette épreuve nous avait grandis. À sa mort, j'ai senti que cette phase de notre relation était complétée. Nous avions fait du mieux que nous avions pu. J'étais très en paix de pouvoir le laisser partir avec tout mon amour. Mais je sentais que la mort avait une autre dimension, qu'il se passait quelque chose d'important lors de cette transition. Je n'avais aucune idée de ce qu'il adviendrait de lui ou de l'aide que je pourrais lui apporter après sa mort. Mon besoin de comprendre m'a poussée à entreprendre le travail dans les hospices et cette quête spirituelle que je poursuis aujourd'hui.

- Vous avez écrit que la douleur est inévitable, mais la souffrance, optionnelle...
- Au cours de notre existence, nous éprouvons de la souffrance, que ce soit par le vieillissement, la maladie ou un grave accident. Nous perdons graduellement la capacité de faire ce que nous aimions faire. Rien de tout cela n'est personnel: ce n'est pas une punition ou une preuve que nous avons mal agi. En fait, la souffrance est universelle. Les gens que nous aimons disparaissent, ce que nous désirons ou aimons le plus nous est enlevé... La vie est ainsi faite. Là où la souffrance devient non nécessaire, c'est lorsque nous nous accrochons à nos vieilles habitudes, lorsque nous ressentons le besoin de posséder pour être heureux. Nos besoins ne peuvent jamais être réellement satisfaits; même s'ils l'étaient, ce serait seulement temporaire. Tout change, se dissout, meurt. Nous nous plaçons dans un état de perpétuel désappointement. Or, nous devons comprendre que le changement et les pertes peuvent être approchés différemment. Il nous suffit de tourner notre esprit vers l'intérieur pour découvrir ce qui est au-delà du changement, des pertes et de la souffrance, cette essence spirituelle en nous. Les changements et les pertes nous propulsent alors en avant dans notre quête spirituelle, nous aidant ainsi à nous sentir plus riches, libres de toute attente.

- Comment avez-vous développé Les quatre tâches de la vie et du moment de mourir ?
- Dans mes ateliers, j'ai remarqué que les gens qui travaillaient auprès des mourants connaissaient déjà les besoins du patient et de la famille. Il fallait plutôt leur parler de situations difficiles: comment réagir avec la famille, que faire dans les cas où la personne n'est pas avertie qu'elle va mourir, comment aider ceux qui n'ont pas de croyances religieuses, que faire dans les cas de dépression, de démence ou de coma et comment aider les parents qui perdent un enfant. Après avoir examiné la source des problèmes, j'ai identifié ce que j'ai appelé les quatres principales difficultés ou les peurs au moment de la mort. Comme j'ai compris que ces problèmes nous indiquent ce que nous devons faire pour bien conclure notre vie, j'ai défini les quatres tâches au moment de la mort. Mourir n'est pas un temps passif où nous abandonnons et nous laissons aller. C'est une période très active, notre dernière possibilité de croissance. Ce sont les tâches au moment de la mort seulement si nous n'avons jamais pris le temps de les accomplir avant. C'est pourquoi je les ai finalement appelées les quatres tâches de la vie et du moment de mourir.

Ces tâches sont les mêmes si nous affrontons une maladie grave, vivons un deuil ou sommes nous-même confrontés à la mort. Elles peuvent s'appliquer également au personnel soignant et aux accompagnants qui vivent aussi un deuil. Ce sont:

1- Comprendre et transformer la souffrance.
2- Créer un lien, guérir les relations et lâcher prise.
3- Se préparer spirituellement à la mort.
4- Trouver un sens à la vie.

- Comment transformer la souffrance pour nous libérer et accepter la mort ?
- Lorsque nous souffrons beaucoup, il est parfois très difficile de considérer une autre perspective, d'être bon envers soi-même. Même si c'est difficile, nous devons persister. Sinon, nous nous replions sur nous-même et vivons dans la peur, en réaction au changement et aux pertes. J'ai toujours cherché à appréhender la souffrance de façon différente, à changer ma vision de la vie pour retrouver la paix intérieure. En tirant des leçons des expériences de la vie, en observant autour de moi et en vivant pleinement, j'ai compris qu'il existait effectivement d'autres possibilités.

- Considérez-vous la mort comme un guide qui donne un sens sacré à notre vie ?
- Oui. Même si nous poursuivons une quête spirituelle, nous ne sommes pas conscients que nous fragmentons notre vie. Nous réservons l'aspect spirituel à une période de la journée, ou de la semaine. Il en va ainsi pour la famille, le travail et notre vie sociale. Toutes ces activités ne sont pas connectées entre elles. Nous nous sentons dispersés et épuisés, car il n'y a pas de principe unifiant, pas de contexte qui donne un sens sacré à notre vie. Or, tout ce que nous accomplissons s'inscrit dans une même logique. Parler à un étranger dans la rue, ou même laver la vaisselle, peut devenir un acte sacré lorsqu'il est accompli avec motivation, compassion et authenticité... Ceux qui n'ont pas de croyances spécifiques peuvent trouver le sens du sacré en méditant sur la souffrance dans le monde. En ouvrant nos cœurs, nous ressentons de la compassion. Se mettre au service des autres est une façon de donner un sens à notre vie, un autre moyen d'expérimenter le sacré dans notre quotidien.

- Quand on travaille auprès des mourants, on doit se sentir réconforté de faire ainsi face à la mort...
- C'est vrai, côtoyer des mourants est très gratifiant. Ils nous renvoient constamment l'image de ce que nous pourrions être lors de notre propre mort. Ils nous rappellent ce que nous devons régler dans notre propre vie. Quand les gens sont mal préparés, nous éprouvons compassion et amour à leur égard. Au moment où ils approchent la mort, ils apprécient mieux la vie et ces moments d'amour et de gentillesse. Dans mon quotidien, je vois, en quelque sorte, la vie à travers leurs yeux. J'ai conscience que chaque moment est précieux. Parfois, les gens assistent les mourants avec l'espoir de tout régler pour eux; c'est une erreur fréquente. Évidemment, nous ne pouvons rien forcer. Nous devons respecter leur rythme. Dans mes séminaires, j'encourage les gens, et plus particulièrement les accompagnants, à penser à leur propre mort. Nous portons ainsi plus d'attention aux besoins des mourants et pouvons les assister adéquatement dans ce qu'ils vivent.

- Comment aider quelqu'un à faire face à sa mort dans le cas où cette vérité lui est cachée ?
- J'ai constaté à plusieurs occasions que les gens savaient qu'ils allaient mourir même si on ne le leur avait pas dit. Si personne ne leur dit la vérité, ils se retrouvent seuls face à leur peine et vivent leur peur dans la solitude. Je dis souvent aux familles que mourir n'est pas la pire des choses; en revanche, vivre cette crise seul est terrible. En avouant ce qu'il en est, en communiquant nos peurs, nos frustrations, notre vulnérabilité mais aussi notre amour, nous établissons un rapport de confiance avec la personne qui se meurt. Elle se sent alors en sécurité et peut entreprendre son deuil. Nous ne devons pas retenir nos larmes: rappelons-nous qu'ouvrir notre cœur et partager notre amour peut avoir un effet très réconfortant. Faire face à la peine, pleurer ensemble est bénéfique... Au cours des neuf derniers mois d'existence de mon mari, lui et moi avons partagé notre douleur et exprimé tous nos sentiments. Soudainement, nous avons pu rire, nous amuser et, à nouveau, jouir de la vie ensemble. Sa santé et ses forces se sont accrues et il n'a été hospitalisé qu'une seule fois. Mon travail auprès des mourants m'a convaincue que la famille doit être en paix pour que la mort se vive plus en douceur.

- Comment aider celui qui a de la difficulté à communiquer ?
- Les gens ont parfois de la difficulté à exprimer leur pensée profonde au moment d'approcher la mort. Il peut leur sembler plus facile de communiquer avec un conseiller ou un travailleur social d'abord. Cela les aide à établir leurs priorités. Je rappelle souvent aux accompagnants et aux membres de la famille que la personne qu'ils aiment peut sombrer dans le coma. S'ils tardent à exprimer leur amour, ils perdent leur dernière chance d'apprécier la relation du mieux possible. Il ne faut pas craindre la peine qui monte; elle fait partie de notre amour.

- Comment exprimer notre amour et nos sentiments profonds à des personnes inconscientes ?
- La communication passe aussi par le toucher et par la présence, même silencieuse. Si vous avez de la difficulté avec les mots, soyez en paix; essayez d'écouter et ressentez dans votre cœur ce que l'autre vous exprime. Plusieurs familles m'ont raconté qu'elles avaient dû pousser leur proche à parler. C'est vrai qu'il est important d'entendre une dernière fois «je t'aime» ou «merci pour ce que tu as fait pour moi». Cela rend souvent le deuil plus facile à supporter.

- Vous avez vécu l'accompagnement aux mourants dans votre vie privée puis dans votre travail. Qu'avez-vous appris de la mort ?
- J'ai appris que nos erreurs sont un merveilleux moyen de nous aider à changer et à devenir meilleurs. Plus je garde en vue ma propre mort, plus je porte attention à ce qui a de la valeur à mes yeux. «J'apprécie» la souffrance que mon mari et moi avons traversée parce que j'ai trouvé un sens profond à ma vie, j'ai entrepris une démarche spirituelle. J'ai confiance, car je sais que la mort peut être quelque chose de merveilleux. Qui plus est, je peux transmettre cette idée par mes séminaires et mon livre. Peu importe nos croyances, si nous appronfondissons la dimension spirituelle et l'intégrons à notre être, nous pouvons réellement donner de la force aux autres lorsqu'ils sont confrontés à la mort pour eux-mêmes ou par la perte d'un être cher. Elle procure une joie au-delà des mots.

- Vous travaillez en étroite collaboration avec Sogyal Rinpoché. Comment l'avez-vous rencontré ?
- Je l'ai connu par un article de magazine, un an et demi avant de le rencontrer en personne. Cette lecture m'a apporté une aide extraordinaire quand mon mari est mort. À la question «Quel conseil pouvez-vous nous donner, à nous qui ne sommes pas bouddhistes, lorsque quelqu'un que nous aimons se meurt?» Sogyal Rinpoché répondait qu'il fallait lui donner pleinement notre amour, sans condition et, quand viendrait le temps pour lui de mourir, le laisser partir. Et qu'il fallait aussi l'aider, peu importe sa tradition religieuse, à se trouver une pratique qui puisse le préparer à mourir, en lui donnant force et confiance. Six mois plus tard, lorsque mon mari se mourait, j'étais démunie et je me suis rappelé cette histoire. J'ai senti que je devais l'autoriser à mourir et le laisser partir avec tout mon amour. J'ai aussi pris conscience que je n'avais aucune démarche spirituelle à lui offrir... Quelques années plus tard, j'étais déjà très engagée dans les hospices, je visitais les mourants, quand j'ai assisté à une conférence de Sogyal Rinpoché. J'ai compris que je pouvais apprendre beaucoup de ce maître, pour mon travail et ma vie, pour ma compréhension de la mort et ma façon de m'y préparer. C'est ainsi que je me suis impliquée auprès de lui pour diffuser ses enseignements.

- Le bouddhisme tibétain propose une série de pratiques spirituelles pour nous préparer à la mort... Comment les intégrer à notre quotidien ?
- Les Trois Nobles Principes amènent une réflexion qui développe un sens sacré dans notre vie, qui éveille une compassion née de la sagesse, du sentiment d'amour et de connexion à tous les êtres humains. Nous avons tous une essence spirituelle aimante, libre de toute souffrance. Dans le premier Noble Principe — appelé Bon au début —, nous dédions aux autres notre pratique spirituelle, notre vie et notre travail, pour alléger leur souffrance et leur transmettre de la joie. Le second Noble Principe — Bon au milieu — est la détermination constante à se rappeler la sagesse de l'essence même de notre nature. Il s'agit de favoriser un quotidien plus spacieux, enjoué, généreux et détaché de tout. Cela nous apporte la paix et nous aide à devenir authentique et présent pour les autres. Le dernier Noble Principe — Bon à la fin — veut que nos actions accomplies favorisent notre propre évolution spirituelle mais contribuent également au bonheur immédiat et ultime de tous les êtres.

- Qu'avons-nous à retenir pour faire face à notre propre mort ?
- Le mieux que nous puissions faire consiste à prendre conscience dès maintenant que nous faisons face à la mort à chaque instant. Nous devons nous engager dans une pratique spirituelle comme si c'était notre tout dernier jour. Elle doit faire partie de nous, devenir notre façon de percevoir et d'être de ce monde. Si nous devions mourir subitement ou découvrir que nous souffrons d'une maladie grave, cette pratique nous servirait de soutien. Selon les enseignements tibétains, même si on n'a pas de voie spirituelle, l'important est de réaliser que notre vie a eu un sens, qu'on a contribué à quelque chose, qu'on a aidé quelqu'un... ou même, que notre mort apporte un enseignement important sur la vie.

Ressources :

Trouver l'espoir face à la mort Trouver l'espoir face à la mort

Trouver l'espoir face à la mort, Christine Longaker, Éditions de la Table ronde

Le livre tibétain de la vie et de la mort

Le Livre tibétain de la vie et de la mort, Sogyal Rinpoché, Éditions de la Table ronde.

Pour plus d’information sur le travail de Christine Longaker, consultez le site du Spiritual Care Program (http://www.spcare.org) et de Rigpa (www.rigpa.org).

Pour consulter les activités de Rigpa Québec
http://www.rigpacanada.org/index.php?action=10&subaction=0&lang=fr