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Quand la musique réchauffe le cœur
par Gilles Bédard

Il y a quelques jours, je terminais une série d’ateliers sur la musique et le deuil (Quand la musique adoucit ma peine). Ayant personnellement connu la maladie et frôlé la mort à l’âge de vingt ans, la cause d’OMPAC et des personnes atteintes de cancer me tiennent particulièrement à cœur. Je m’étais proposé pour écrire dans le bulletin Quoi de Neuf ? lorsqu’on me demanda un article sur la chaleur humaine. Quel beau thème par ces froides journées de fin d'hiver, me dis-je ! Bien que le sujet m'apparût simple, je découvrais tellement de façons d’en parler, de le décrire et de le vivre que je ne savais plus par où commencer. Puis, je me suis dit : et si je faisais un lien avec la musique ?

J’ai toujours été séduit par la musique. Elle fait partie intégrante de ma vie. Dans la musique dite « contemplative », une forme de luminosité émerge du son, rejoint l’essence même de qui nous sommes et nous met en résonance avec une dimension plus grande de soi, laquelle a sa source au fond de notre être. Au cours des ateliers, j’ai remarqué l’émotion que la musique faisait naître chez les gens. Elle devenait un langage capable d'ouvrir le cœur et de créer l'espace intérieur permettant de retrouver un peu de paix dans les moments de douleur.

Mon expérience personnelle face à la maladie et à la mort m’a amené à privilégier les relations humaines, à les considérer comme essentiels dans ma vie. Confronté à la réalité de notre finitude et après avoir absorbé le choc de la mauvaise nouvelle, chaque détail, chaque rencontre prend alors une toute autre signification. L'urgence s’empare de nous et nous pousse à goûter la vie plus intensément que jamais.

Si la maladie ou la perte d’un être cher bouleverse notre vie, la quête de l’essentiel qui s’en suit nous ouvre à une dimension insoupçonnée de nous-mêmes. Tout à coup, une force intérieure inconnue fait émerger de nouvelles ressources et nous amène à privilégier des rapports humains d’une grande simplicité, empreints d’une grande profondeur et d’une grande richesse. On découvre alors que chaque instant, chaque rencontre devient un cadeau pour la vie.

La musique, tout comme la maladie, a un côté rassembleur. Au cours des ateliers, j’ai constaté combien elle créait des liens, parfois intimes, chez des personnes qui ne se connaissaient pas auparavant et qui se retrouvaient réunies dans une même émotion, une même peine. Partager ensemble, exprimer ce que nous vivons par un simple regard ou dans le silence suite à l’audition d’une musique touchante, témoignent justement de cette chaleur humaine. J’ai souvent perçu dans les yeux des participants une étincelle d’éternité, un moment de plénitude, de grâce, de paix intérieure profonde durant ces moments d’échange. Oui, quelque part en nous existe un endroit sacré au-delà de la souffrance et de la peine.

Chacun a sa propre définition de la chaleur humaine, en résonance avec ce qu’il vit, ce à quoi il aspire et ce qu’il recherche dans ses contacts avec les autres. Pour moi, une de ces facettes est d’écouter sa musique préférée et s’y abandonner tout doucement, se laissant porter par la magie de la pièce comme si l’auteur ou l’interprète ne jouait ou ne chantait que pour nous.

Je dirais même que la musique est amour et compassion. Amour parce qu’elle nous permet de s’arrêter, de s’accepter tel que l’on est devenu ou tel que l’on sera, pour ainsi mieux aimer l’autre et s’ouvrir à son amour. Compassion, parce que la musique ouvre à la tendresse, à la compréhension de soi, de l’autre et de la vie. La musique crée l'atmosphère, l’espace intérieur pour accueillir l’autre dans la tendresse d’un regard, la présence, l’écoute et l’ouverture du cœur.

La chaleur humaine nous vient du contact, de la communion avec l’autre. Il me semble cependant important de savoir s’accorder des moments de tendresse et d’intimité avec soi-même. Prendre soin de soi, cultiver ce jardin intérieur, ce « bon cœur » comme dirait le Dalaï Lama, nous permet alors de profiter pleinement de l’amour, de la bonté et de la compassion que nous recevons des personnes qui nous entourent. Il permet d’offrir ce qu’il y a de plus beau en nous. Chaque rencontre ouvre un espace sacré en soi, tourné vers l’essentiel, vers ce que la vie a de plus précieux.

Il est facile d’aimer l’autre, de lui accorder notre chaleur humaine. Chaque être est le miroir de qui nous sommes ou de qui nous souhaitons devenir. Savoir aimer et le partager est une grande qualité du cœur. Toutefois, je crois avant tout que la première personne à qui nous devons accorder ce sentiment est soi-même. Il faut être capable de se regarder, de s’observer et de savoir se dire « je m’aime » malgré la peine, la maladie et les pertes de toutes sortes qui nous envahissent. C’est seulement alors qu’on comprend que la source de cette chaleur peut devenir plus grande, voire même infinie ! Dans notre jardin intérieur, on réalise alors que, tout comme la musique, c'est à travers nos rencontres avec les gens qu'on aime qu'on découvre la Vie dans ce qu’elle a de plus noble et de plus riche à nous offrir.

 

Originalement publiée dans Quoi de neuf ?, le Bulletin d’OMPAC (Organisation Montréalaise des Personnes Atteintes de Cancer) Vol. 10, Numéro Printemps 2001.